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La création des SES : entre Fouchet, Pompidou, et De Gaulle

L’émergence des SES est désormais bien connue. Elle s’inscrit dans le contexte d’une réforme beaucoup plus globale, où la réorganisation de l’enseignement supérieur commande celle du second cycle du second degré.

Fouchet veut adapter les lycées au supérieur qu’il réforme

Le ministre, Christian Fouchet, engageait en effet une refonte des enseignements supérieurs en trois cycles, pour mieux développer le troisième, consacré à la recherche. Mais il ne voulait pas pour autant allonger la durée des études. Or les études supérieures de lettres et de sciences commençaient par une année très générale pour permettre aux étudiants de choisir leur orientation.

Cette « propédeutique » ne donnait pas satisfaction, reprenant en fait, avec moins d’exigences en lettres, les enseignements du lycée ; beaucoup estimaient que c’était du temps perdu. Fouchet décida donc de la supprimer, pensant raccourcir sans dommage les études universitaires que le troisième cycle allongeait.

Mais pour que le premier cycle de deux ans ne soit pas une propédeutique étendue, il fallait qu’il soit spécialisé. La continuité entre le lycée et l’université conduisait donc à spécialiser aussi le second cycle du second degré. L’idée apparaît au début de 1964.

Or elle est très conflictuelle. Le Premier ministre, Georges Pompidou, tient à la tradition d’un diplôme qui sanctionne l’acquisition d’une solide formation générale et il refuse une spécialisation qui la compromettrait. Les deux positions s’affrontent notamment le 5 juin 1964, lors d’un comité restreint à l’Elysée. Celui-ci tranche en faveur du Premier ministre, comme l’atteste le relevé de décisions : « La subdivision en sections ne devra pas préfigurer les types d’enseignement donnés dans les facultés. Elle devra sauvegarder le caractère de culture générale propre à la formation des lycées. » Fouchet, désavoué, essayera de faire atténuer cette formulation contraire à ses vues, mais l’Elysée et Matignon refuseront, sans pourtant qu’il renonce à son projet.

La réforme du baccalauréat

Cette réforme est indissociable de celle du baccalauréat qui devient urgente. D’une part, l’Elysée et Matignon veulent un baccalauréat plus difficile, plus sélectif, pour endiguer la montée des effectifs universitaires. D’autre part, l’administration veut éviter que l’examen n’explose du fait de sa lourdeur : deux parties qui se passent respectivement à la fin de la classe de 1ère et à celle de la terminale, deux sessions, en juin et en septembre, un oral obligatoire pour tous les admissibles. Avec des effectifs qui doublent en six ans – 99.300 candidats à la 1ère partie et 77.600 à la 2de en 1958, 199.400 et 138.400 en 1964 – le baccalauréat devenait impossible à organiser.

On supprime la session de septembre, on remplace la première partie par un examen probatoire interne aux lycées, qu’on finit par supprimer à la fin de 1964 tout en rétablissant la session de septembre. Et pour le simplifier, on veut réduire le nombre des sections.

La création de nouvelles séries

Il existait alors huit sections conduisant au baccalauréat, dont deux sections techniques, T et T’, correspondant aux techniques industrielles et aux techniques économiques ou commerciales. L’idée primitive était de les remplacer par une section « appliquée » créée dans chacune des deux grandes filières, littéraire et scientifique, du second cycle, ce qui ne faisait plus que quatre sections.

Très vite, il apparut que cette symétrie séduisante ne pouvait être tenue. La division qui s’imposait en sciences, après une seconde commune, était celle d’une section maths-physique (C) et d’une section ouverte à la biologie (D) ; les confondre menait à des horaires intolérables. Et l’on ne pouvait traiter la technologie comme une application des mathématiques. On maintint donc une section T. Quant à la section « littéraire », y construire une section appliquée était problématique.

Mais en fait, la notion d’application renvoyait seulement à des contenus plus concrets, plus proches de la vie. On créa donc, à côté de la section classique A, une section qui remplacerait l’ancienne T‘, tout en développant une culture générale soucieuse d’expliquer le monde contemporain. C’est ainsi qu’apparaît la section B, caractérisée par les sciences économiques et sociales.

Les cinq sections nouvelles, A, B, C, D et T,  s’articulent alors directement aux filières universitaires, respectivement aux lettres, au droit et sciences économiques, aux sciences, à la médecine-biologie, et aux Arts et Métiers, au point que le ministre envisage même, ce qui ne sera pas retenu, que l’inscription en faculté dépende de la série du baccalauréat.

Spécialisation totale ou partielle du lycée ?

A l’époque, le ministre n’a pas encore tranché entre deux options : spécialiser seulement les classes terminales ou tout le second cycle ? La suppression de l’examen probatoire entraîne le choix d’une spécialisation progressive à partir de la seconde, mais cela crée une difficulté considérable. Il est impensable, en effet, qu’il n’y ait pas d’épreuve de français au baccalauréat. Or Fouchet refuse absolument l’idée, qui triomphera en 1969, d’épreuves anticipées, et Pompidou celle d’options. Dès lors, la combinaison de matières de culture et de matières spécialisantes surcharge dramatiquement le programme des terminales.

En janvier 1965, une Commission présidée par l’Inspecteur général Allard est nommée pour étudier les programmes des lycées. Le schéma sur lequel elle travaille prévoit deux filières principales en seconde, l’une littéraire et l’autre scientifique, subdivisées ensuite chacune en deux branches, les quatre séries A, B, C et D, plus la section T.

Quelle place pour la philosophie ?

Surgit alors une autre question très conflictuelle : celle de la philosophie. Son enseignement se composait à l’époque de quatre volets qui correspondaient aux quatre certificats de la licence d’enseignement et que traduisaient, dans les cartables, quatre manuels : psychologie, morale et sociologie, épistémologie et métaphysique. Les modernisateurs auraient volontiers transformé les professeurs de philosophie en professeur de psychologie et de sociologie, même si l’évolution de ces disciplines ne cessait de s’éloigner de la philosophie. Dans un projet discuté, on voit même en section B la philosophie explicitement remplacée par ces deux disciplines : une redéfinition qui simplifiait les horaires de terminale et dispensait en outre de créer une discipline nouvelle et un nouveau corps enseignant, avec les revendications horaires que cela entraîne inévitablement.

Mais les philosophes, représentés dans la commission par Mme Dreyfus, déniaient toute valeur à ces soi-disant sciences humaines : « La philosophie est le fondement des sciences humaines. Séparées de la philosophie, ces sciences ne sont plus que des techniques, des recettes ». Non seulement elle défend bec et ongles les horaires traditionnels de la philosophie, qui ne perdra qu’une heure en terminale A, passant de 9 à 8, mais elle l’oriente, tournant majeur, vers les grands auteurs. Estimant avoir échoué, elle démissionne. En fait, elle a eu finalement gain de cause. Les SES ne naîtront pas de la philosophie.

Les Sciences économiques et sociales

Qu’elles naissent de l’économie, s’explique essentiellement par la disparition de la section T’, bien que l’économie de B diffère sensiblement de celle de T’. Mais cela fait le jeu des modernisateurs, notamment des historiens et géographes convaincus par les Annales de l’unité fondamentale des sciences sociales. Elle séduit les partisans d’une culture générale adaptée au monde moderne, et ceux pour qui l’ignorance des Français en matière économique était l’un des obstacles à la modernisation du pays.

En tout cas, elle est fraîchement accueillie à Matignon. Pompidou lui était hostile et lors du conseil restreint du 4 mai 1965 qui adopte la réforme, il formule des réserves : « Il faut que ce soit un enseignement assez précis, une initiation à la statistique, aux matières juridiques et économiques, et non un simple bavardage sur les principes. » Mais, à ce stade, la cause est entendue, et quand le gouvernement présente la réforme à l’Assemblée nationale, faisant taire ses réticences, il déclare, le 19 mai, sa profonde conviction, « de l’inadaptation de notre enseignement du second degré au monde moderne.

Et la série B apparut !

Le décret du 10 juin 1965 remodèle le second cycle des lycées. Il institue trois sections en seconde, A, C et T, avec en seconde A une option « sciences économiques et sociales » de 4 heures, qui peut prendre la place du grec, ou d’une seconde langue vivante. En première et en terminale, la section B comporte 4 heures hebdomadaires de SES.

En fait, la classe de seconde va rapidement s’appeler AB, et les programmes de 1967 combinent économie et sociologie. La philosophie a bien résisté. La seule victime de ces remaniements est la psychologie, qui disparaît de la philosophie rendue à sa pureté conceptuelle.

L’auteur

Antoine Prost

Professeur émérite à l’université de Paris I Panthéon-Sorbonne, Antoine Prost est un historien de la société française et notamment de l’éducation. Assistant à la Sorbonne de 1962 à 1969, il représentait la CFDT à la Commission de l’enseignement du Plan, et a participé à la rédaction des premiers programmes de SES au lycée, publiés en 1966.
Professeur à l’université d’Orléans (1969-79), puis à Paris I, il a animé dans cette université ce qui est devenu le Centre d’Histoire sociale du 20ème siècle, associé au CNRS. Il a participé à plusieurs reprises à la définition des politiques éducatives, notamment en 1983 avec un rapport sur les lycées et en 1988-90 auprès de Michel Rocard. Il a publié plusieurs ouvrages sur l’histoire de l’enseignement, dont en 2013 Du changement dans l’école, les réformes de l’enseignement de 1936 à nos jours (Seuil), et co-dirigé en 2014 La Formation des maîtres de 1940 à 2010 (Presses universitaires de Rennes).