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Les SES réveillent nos consciences somnolentes

Le développement sans précédent des sciences sociales à l’université au cours du XXe siècle

L’histoire nous apprend que les sociétés humaines ont su progressivement conquérir une attitude distanciée par rapport aux phénomènes naturels. En effet, les individus des sociétés pré-scientifiques entretenaient un rapport magique au monde alors que la science, elle, s’inscrit dans un processus de distanciation et de contrôle des affects que le sociologue allemand Norbert Elias a subsumé sous l’expression de «processus de civilisation». En donnant les moyens de ne pas prendre ses désirs (ou ses peurs) pour la réalité, de voir les choses de manière moins directement attachée à la position (aux intérêts et aux fantasmes) de celui qui voit, l’attitude scientifique permet de sortir du rapport subjectif, émotionnel et partial à la réalité.

Mais ce que les sociétés ont peu ou prou réussi vis-à-vis de la nature, elles ont beaucoup plus de peine à le rééditer concernant les relations inter-humaines. Le même Norbert Elias décrivait ainsi un affaiblissement de l’attitude distanciée lorsqu’on passe, dans les sociétés industrielles, du rapport individus/nature aux rapports d’interdépendance inter-individus (intra-étatiques) ou inter-sociétés (inter-étatiques)[1]. Toutefois, le développement sans précédent des sciences sociales à l’université au cours du XXe siècle, leur présence dans de nombreuses formations universitaires ou professionnelles et leur introduction au lycée allaient clairement dans le sens de l’extension d’un rapport plus outillé, plus informé et plus rationnel au monde social, bref, d’une connaissance commune plus scientifique de la réalité sociale.

[1] N. Elias, Engagement et distanciation. Contributions à la sociologie de la connaissance (traduit de l’allemand par Michèle Hulin, Avant-propos de Roger Chartier), Paris, Fayard, 1993.

«La société», ce monstre complexe et invisible

Investis dans leurs diverses occupations ordinaires, familiales ou professionnelles, ludiques ou culturelles, les acteurs des sociétés différenciées n’ont au bout du compte qu’une vue extrêmement limitée d’un monde social complexe. Division sociale du travail oblige, ils consacrent leur temps et leur énergie à des activités tellement circonscrites et localisées, qu’ils n’ont guère le loisir et les moyens de recomposer les cadres plus généraux dans lesquels ils sont insérés. La vision horizontale est une vision de proximité, une vue «d’en bas» et un peu courte.

Où «la société» - ce monstre complexe et invisible - se donnerait-elle à voir aujourd’hui sans des sciences sociales rationnelles et empiriquement fondées, sinon dans les discours publics étatiques, politiques, journalistiques, publicitaires, religieux ou moraux, qui brossent, chacun à leur façon, le portrait déformé d’une époque. Lorsque nous lisons des journaux, allumons notre téléviseur, écoutons des discours politiques, etc., nous avons souvent affaire à des «résumés du monde social», plus ou moins généraux, qui confèrent une forme à ce dernier et le rendent par conséquent appréhendable par les consciences individuelles. Ces entités un peu floues que l’on désigne parfois sous l’expression de «problèmes sociaux» ou de «faits de société», et qui font l’objet de toutes les attentions publiques, sont toujours des moyens de transformer le monstre complexe et invisible en une figure simple et visible.

Les sciences sociales ont bien pour objectif de faire accéder à des réalités qui restent invisibles à l’expérience immédiate. Par leur travail collectif de reconstruction patiente, elles offrent des images particulières du monde social, de ses structures, des grandes régularités ou des principaux mécanismes sociaux qui le régissent. Ces sciences sont en mesure d’élaborer une «connaissance médiate» de la réalité [2], c’est-à-dire qu’elles peuvent construire des objets qui n’ont jamais été observés, vus ou «vécus» comme tels par personne et qui n’ont aucune visibilité d’un point de vue ordinaire : des probabilités de redoublement scolaire par origine sociale, des taux d’inflation sur une période de temps donnée, des mouvements lents, pluri-séculaires, de population, etc. Cette connaissance médiate - qui permet de dépasser l’horizon limité de toutes les visions réduisant le monde social à ce que les acteurs ont pu en ressentir, en penser ou en dire - suppose une dissociation de la perception et de la connaissance : il s’agit de connaître le monde hors de la perception directe et immédiate de celui-ci, par reconstruction de la réalité à partir d’un ensemble de données collectées, critiquées, organisées, agrégées et mises en forme de différentes manières.

[2] K. Pomian, L’Ordre du temps, Gallimard, Paris, 1984.

Au lieu de nous « raconter des histoires »

Les sciences sociales se distinguent donc des autres genres de discours par la possibilité qui leur est donnée de faire des arrêts sur image plus longs, plus systématiques, plus contrôlés. Les images qu’elles en tirent dépendent, certes, toujours d’un point de vue partiel et théoriquement limité, mais ils sont à la fois rationnels et empiriquement fondés. De même, à la différence des discours publics ordinaires, les sciences sociales soulignent le caractère fondamentalement historique - et, par conséquent, non naturel et transformable - de ce qu’elles décrivent et analysent. Au lieu de nous «raconter des histoires» et de renforcer les stéréotypes en tout genre, les chercheurs rendent problématiques les évidences les moins discutées et réveillent nos consciences somnolantes en portant un regard rigoureux, interrogateur et critique sur l’état du monde.

Entre les mains des seuls sophistes des temps modernes ?

Que seraient à l’avenir les représentations du monde social de jeunes lycéens sans une connaissance minimale du marché économique, des organisations productives et de la stratification sociale, des inégalités économiques, sociales ou culturelles, des structures de la parenté et des formes contemporaines de la famille, des processus de socialisation (selon le sexe ou le milieu social d’origine) ou des déterminants sociaux de la consommation ? On ose à peine penser au recul historique que représenterait un monde où la grande majorité des futurs citoyens dépourvus de toute connaissance scientifique sur l’état du monde dans lequel ils vivent seraient laissés entre les mains des seuls sophistes des temps modernes [3]. Remettre en cause l’impérative augmentation collective de la conscience et de la réflexivité sur les faits sociaux consisterait, ni plus ni moins, à programmer consciemment et sans état d’âme une formidable régression démocratique.

[3] B. Lahire, "Vers une utopie réaliste : enseigner les sciences du monde social dès l’école primaire", L’Esprit sociologique, Paris, La Découverte, Laboratoire des sciences sociales, 2005, p.388-402. Une version abrégée et modifiée est en ligne ici.

L’auteur

Bernard Lahire est sociologue, professeur à l’Ecole Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines, Lyon. Il a publié une vingtaine d’ouvrages, parmi lesquels L’Homme pluriel (Nathan, 1998), La culture des lndividus (La Découverte, 2004, 2006), Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire (La Découverte, Paris, 2010), Monde pluriel : penser l’unité des sciences sociales (Le Seuil, 2012) et Pour la sociologie (La Découverte, Paris, 2016).

Sa page professionnelle

Ce texte a été initialement publié sur le site de SES-ENS de Lyon en avril 2009 (voir ici).