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J’étais à Sèvres, le 7 novembre 1967 !

Le 2 décembre 1805, je n’étais pas à Austerlitz…

mais… je peux le dire… le 7 novembre 1967, professeur de Sciences et Techniques Economiques enseignant l’économie dans une Terminale T’, je me trouvais à Sèvres, dans la salle de conférence du Centre International d’Etudes Pédagogiques avec une quinzaine de collègues groupés autour de notre IPR Jean-Luc Cénat.

A la tribune, « l’ennemi » : Marcel Roncayolo présentait une nouvelle discipline, les Sciences Economiques et Sociales caractérisant une nouvelle section de l’enseignement général, la section B qui remplaçait notre(!) section de l’enseignement technique T’ (créée en 1952).

Dans son analyse de la genèse de l’enseignement des SES, Christian Laval affirme que deux  histoires se croisent : une « histoire  par le haut » et une « histoire  par le bas », une histoire institutionnelle (Gouvernement, Ministère de l’E.N., Ecole normale Supérieure, commissions de personnalités animées par M. Roncayolo) et une histoire des professeurs de terrain qui inventent des contenus et des méthodes(…). C’est l’articulation de ces deux  histoires  qui « invente » cet enseignement ».

En accord, j’en suis certain, avec Christian Laval, je saisis l’occasion que me donne l’invitation de l’Apses pour souligner la place qu’a tenue, dans cette articulation, l’Inspection Générale de SES, souligner le rôle dans « l’histoire  par le bas », de Guy Palmade, nommé en avril 1968, à 40 ans, Inspecteur Général.

Dans le cadre d’analyse proposé par Christian Laval, je souhaite également dire quelques mots sur cette précaution de Stéphane Beaud et Thomas Piketty qui, dans la préface à l’ouvrage co-dirigé par Marjorie Galy, Erwan Le Nader et Pascal Combemale « Les Sciences Economiques et Sociales : histoire, enseignement, concours » (Collection Grands Repères, La Découverte, 2015) estiment important de rappeler que « l’enseignement des SES n’est pas issu de Mai 1968 ».

Certes, au niveau le plus élevé des Institutions - Gouvernement et Ministère - le discours, le 18 Mai 1965, à l’Assemblée Nationale, du Ministre Christian Fouchet : « La nouvelle organisation prévoit une nouvelle section dont l’enseignement caractéristique est celui des sciences sociales et économiques, et qui comporte un enseignement solide de l’instrument indispensable à ces sciences, les mathématiques statistiques. » précède de 3 ans Mai 1968, certes, Marcel Roncayolo est officiellement chargé en décembre 1966 « d’inventer » une nouvelle discipline, de donner un contenu à la formule « sciences sociales et économiques »  du discours ministériel, certes, les fameuses instructions Roncayolo - dont nous connaissons par cœur les premières lignes (L’originalité de cet enseignement est sans doute de conduire…) - sont publiées le 12 octobre 1967…

il reste que l’Inspection Générale de SES et les acteurs de « l’histoire par le bas » sont d’accord avec ce qui est « demandé » en Mai 1968, sur le plan des relations « Inspection-professeurs » pour Guy Palmade, sur à peu près tous les plans pour la quasi-totalité des professeurs de SES des premières promotions.

Histoire « par le haut »

Composante Ecole des Annales - ENS

Voici ce que déclare Marcel Roncayolo dans un entretien le 8 juin 2004 :

« Tout ça a commencé par une belle soirée d’octobre 1966 alors que je venais de prendre mes nouvelles fonctions de directeur d’études à l’EHSS. Les 9 années précédentes, j’étais caïman de géographie à l’ENS. J’avais alors eu l’idée de redonner vie au centre de documentation qu’avait créé Raymond Aron avant-guerre avec l’appui de Célestin Bouglé, alors directeur-adjoint de l’Ecole. […] Très occupé, comme caïman, par la préparation des normaliens à l’agrégation de Géographie, je n’avais en réalité que peu de temps pour m’occuper du centre. J’ai alors pensé à mon camarade de promotion, Guy Palmade, parti à la Faculté comme maître assistant d’Histoire. Il est revenu à l’Ecole en 1962. […] Nous étions d’accord sur beaucoup de choses. Notre idée était qu’il fallait décloisonner les disciplines : concernant l’étude de la société, l’enseignement ne pouvait être le fait d’une seule discipline mais d’une convergence de disciplines. Et nous rêvions tous les deux d’une agrégation (de l’enseignement supérieur) de Sciences Sociales. Mais tout ça était un peu «  en l’air » !

Pendant ce temps, au Ministère, avec l’arrivée, le 6 décembre 1962, de Christian Fouchet, se développait le souci de réformer le système éducatif. A titre personnel, Fouchet était assez favorable à un courant modernisateur issu du « mendésisme » et donnait carte blanche à quelqu’un très gaulliste, très ferme dans ses convictions et, de surcroît, très mal vu des syndicats : Pierre Laurent […]. C’était le moment du Club Jean Moulin, du Colloque de Caen (décembre 1966). Certains gaullistes se sentaient assez proches de ce néo-réformisme. Comme j’étais « mendésiste » et connu comme tel, on s’est moins inquiété de moi que si j’avais été un marxiste pur et dur […].

Maintenant il faut que j’explique de quelle façon j’ai été amené à travailler avec Pierre Laurent. Comme très souvent, on pourrait croire que cela s’est fait accidentellement, croire que le hasard a décidé. En réalité, on sait bien que les rencontres apparemment accidentelles ne se produisent qu’entre personnes « condamnées » à se rencontrer […]. En ce qui me concerne, « l’accident » a été le 20ème anniversaire, en octobre 1966, de mon entrée à l’Ecole, lors du traditionnel pot de promotion organisé à Ulm. Au repas, j’étais assis à côté d’un  camarade  avec qui j’avais de bonnes relations sans que nous soyons vraiment amis, Jean Knapp, agrégé de philosophie. Il faisait partie du Cabinet de Christian Fouchet. Nous parlons de choses et d’autres, je lui explique ce que je fais en géographie et les relations que j’essaie d’établir avec la sociologie, l’économie et les autres sciences sociales. Il me déclare que cela l’intéresse beaucoup car le Cabinet doit faire face aux pressions de ceux, nombreux, très « haut » placés, qui veulent relever le niveau des mathématiques en sections scientifiques et « littérariser » encore plus la section littéraire. Le Cabinet a besoin de quelque chose qui ne soit ni l’un ni l’autre, ni mathématique ni littéraire. Quant à savoir ce que pouvait être ce quelque chose… !!! […]

Quelques semaines après, en décembre je crois, j’ai été reçu d’abord par Jean Knapp puis par Christian Fouchet et c’est alors seulement que j’ai fait la connaissance de Pierre Laurent qui m’a très rapidement fait confiance […] ».

Histoire « par le bas »

Professeurs de SES - APSES - Inspection Générale.

La place des enseignants de SES et par conséquent de l’Apses dans la construction de leur enseignement, le profond accord Inspection-enseignants-Apses, en voilà ci-dessous un aspect, une « preuve » à travers les stages de Sèvres organisés autour des groupes de travail.

Je me borne à recopier l’invitation reçue par les stagiaires de CPR des Capésiens 1970.

Centre International d’Etudes Pédagogiques

1, Avenue Léon Journault, 92310 Sèvres

Stage pédagogique pour l’enseignement économique et social

26-30 avril 1971

 

Lundi 26 avril

  • 15h Ouverture du stage par Monsieur Jean AUBA, Inspecteur Général, directeur du C.I.E.P. Présentation du stage. Formation des groupes de travail.
  • 16h30 Réunion des groupes de travail : bilan de l’année de C.P.R. 1970-71.

Mardi 27 avril

  • 9h30 Présentation des principaux problèmes que pose le début de l’année scolaire.
  • 10h15 Problèmes que pose la présentation des programmes aux élèves par Madame Lellouche et Messieurs Blondé et Godin, professeurs aux lycées de Chelles et de Neuilly.
  • 12h Réunion des groupes de travail.
  • 15h Elaboration et rôle pédagogique d’un sociogramme par Messieurs Divien et Pavoine, professeurs-stagiaires au C.P.R. de Paris.
  • 16h30 Réunion des groupes de travail.

Mercredi 28 avril

  • 9h30 Réunion des groupes de travail.
  • 11h Présentation des principaux problèmes que pose l’utilisation des manuels scolaires.
  • 12h Compte-rendu d’expérience pédagogique par Monsieur Hérichon, professeur au lycée d’Evreux.
  • Après-midi Libre

Jeudi 29 avril

  • 9h30 Evaluation des connaissances et finalité de l’enseignement, Monsieur B. Schwartz, conseiller à l’Education Permanente.
  • 11h30 Réunion des groupes de travail.
  • 15h Les problèmes actuels de l’économie soviétique, Monsieur B. Kerblay, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
  • 16h30 Réunion des groupes de travail.

Vendredi 30 avril

  • 9h30 Réunion des groupes de travail.
  • 12h Mise en commun des travaux  des groupes (Grande Bibliothèque).
  • 15h Bilan général du stage.

L’auteur

Henri LANTA a commencé sa carrière comme enseignant, puis inspecteur, de Techniques économiques de gestion (devenue la série STMG au lycée aujourd’hui). A partir de 1966, lorsque la réforme Fouchet a mis en place un enseignement de Sciences économiques et sociales et un baccalauréat B (devenu bac ES aujourd’hui), il a participé de très près à la création de ce nouvel enseignement, devenant un des premiers inspecteurs généraux de SES. A ce titre, il a accompagné l’institutionnalisation des Sciences économiques et sociales au lycée : formation des premiers enseignants (issus souvent de l’histoire-géographie ou des sciences de gestion), création du CAPES et de l’agrégation, etc.
Dans les années 1980, Henri Lanta est redevenu enseignant, en classes préparatoires B/L au lycée Henri IV à Paris.