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Pratique de classe : L’élève mène l’enquête

« Monsieur ! C’est trop injuste ! Venez voir. »

Mes élèves de première ES avaient enquêté par questionnaire sur les relations entre parents et enfants et des jeunes filles de culture musulmane, à l’issue d’un tri croisé du fichier, venaient de découvrir que leurs parents les laissaient beaucoup moins libres que les garçons et que les filles d’autres cultures. C’était écrit, mesuré, chiffré. Ce n’était pas seulement les parents de Fatima mais une catégorie générale de parents, pas seulement un problème personnel mais un fait social.

Ce dévoilement du monde social est à la fois un enseignement important diffusé par les sciences économiques et sociales (SES), une révélation pour beaucoup d’élèves et un moment fabuleux pour les enseignants. L’anecdote qui précède est ancienne, mais je m’en souviens avec émotion.

Du point de vue de la méthode pédagogique, l’enquête quantitative coche à peu près toutes les mauvaises cases

- il s’agit d’une méthode inductive, puisque je demande aux élèves de faire les tris croisés que leurs intuitions sociologiques les poussent à faire. Lors de l’élaboration du questionnaire, avec une classe magnifique comme celle de cette année, il m’arrive de rester dans un coin de la classe en écoutant les élèves échanger entre eux. L’un est au tableau pour noter les questions proposées, un autre prend en note sur un ordi les questions retenues par la classe, tout le monde propose et discute. A un moment, j’interviens et la meneuse de jeu approuve : « bonne remarque, monsieur. Je crois qu’on va la retenir » ;

- les objectifs ne sont pas très clairs et pas vraiment donnés aux élèves : le sujet est-il étudié pour lui-même ? pour s’initier aux méthodes de la recherche ? pour former de futurs spécialistes du marketing ? pour manipuler un tableur, outil de base de la vie professionnelle jamais utilisé au lycée ?

- les faiblesses méthodologiques de ce travail ne font l’objet d’aucun enseignement explicite et, malgré tout, l’enseignant espère que les élèves vont s’apercevoir qu’ils ont manqué de rigueur dans la saisie des réponses, qu’il y a des biais d’échantillon et que celui-ci est d’une taille un peu juste ;

- l’enquête est chronophage, ce qui limite le temps qui pourra être consacré à l’acquisition de connaissances.

Malgré cela, dix ans après leur bac, certains anciens élèves ne se souviennent plus de rien sauf de l’enquête qu’ils ont menée.

Les élèves ont trouvé un sujet formidable : les notes.

Cette année encore, ma classe de première est lancée dans une enquête par questionnaire. Les élèves ont trouvé un sujet formidable : les notes. Dans un très bon lycée, où un quart des élèves achèvent leurs études secondaires avec une mention « très bien », réussir ses études est un impératif et aussi une injonction venant de l’ensemble de leur environnement, des pairs aux parents en passant par les enseignants. La pression est intense. Beaucoup d’élèves sont persuadés que, s’ils n’ont pas les félicitations au premier trimestre de seconde, ils ne rentreront pas dans l’école ou la prépa qu’ils visent et qu’ils ne réussiront pas à obtenir la vie qu’ils se doivent d’avoir. Mes élèves de première sont pris dans cette frénésie. Les SES vont leur permettre de la mettre un peu à distance et de l’analyser.

Premiers enseignements

L’élément le plus marquant est le rôle psychologique des notes obtenues à l’école. Dès l’élaboration du questionnaire, j’apprends que certains parents consultent Pronote, logiciel de communication entre les familles et le lycée, plusieurs fois par jour, au cas où de nouvelles notes seraient communiquées. Au total, 40% des parents s’enquièrent très fréquemment des notes de leurs enfants, y compris en terminale. Moins d’un quart des élèves affirment n’avoir jamais subi de sanctions de la part de leurs parents en relation avec leurs notes. Près de 80% des élèves admettent s’intéresser souvent aux notes de leurs amis. Fièrement, l’une de mes élèves remarque : « on peut dire qu’il s’agit d’un contrôle social reposant sur des sanctions formelles et informelles » et s’ensuit une discussion un peu confuse sur la limite entre le formel et l’informel.

Les deux-tiers des élèves estiment que leurs notes pèsent de manière importante, voire déterminante dans leur avenir professionnel. Le préjugé selon lequel des élèves de milieu privilégié seraient indifférents à leurs résultats car certains que leur avenir est assuré est totalement infirmé.

Par contre, il est exact que les élèves d’un bon lycée sont ambitieux : 40% d’entre eux considèrent que 13 ou 14 est la moyenne minimale qu’ils jugent acceptable. Ces objectifs élevés ont un effet positif sur leur travail : plus la note minimale acceptable est élevée et plus les élèves consacrent du temps à leur travail scolaire. Ainsi, la majorité de ces élèves déclarent travailler plus de trois heures par jour les week-ends.  Ils travaillent d’abord pour eux-mêmes et ensuite pour leurs parents. Bien entendu, cette conscience de travailler pour soi se développe progressivement, la bascule se faisant en terminale.

De manière générale, les élèves déclarent travailler beaucoup. Pendant la semaine, surprise, ce n’est pas en prépa mais en seconde que les élèves travaillent le plus.  Le week-end, les prépas travaillent un peu plus que les secondes, mais l’écart n’est pas très important. Ce résultat essentiel pourrait faire réfléchir les enseignants. Clairement, les élèves de seconde croulent sous le travail, sans doute du fait du grand nombre de disciplines dans lesquelles ils doivent fournir des efforts et de l’absence de coordination entre les enseignants.

La pression ressentie est très forte. La moitié des élèves affirment ressentir cette pression, dont 16% qui jugent que la pression est très grande. Ce sont les élèves de seconde qui ressentent la pression la plus forte (elle est très grande pour 27% d’entre eux), devant les 1ère S. Mais les collégiens ne sont pas épargnés, alors même que la question de leur passage en classe supérieure ou au lycée ne se pose quasiment pas. Les parents sont la principale origine de cette pression, selon les collégiens interrogés. Les prépas et les élèves de terminale sont ceux qui la ressentent le moins. Il est vrai que leur avenir se joue ailleurs que dans la classe. On remarque également que les élèves qui vivent avec leur mère, dans une famille monoparentale, sont ceux qui ressentent le plus de pression, peut-être en lien avec le sentiment d’être dans une position plus précaire.

Cette pression a des incidences sérieuses. Les problèmes psychologiques, voire les phénomènes de phobie scolaire, ne sont pas rares. L’enquête le confirme. Les notes pèsent sur l’humeur (70%), la confiance (47%), la fatigue (40%), l’état de santé (20%). Les filles sont les plus affectées par cette pression, dans tous les domaines et, en particulier, leur confiance en elles. A moins que les garçons aient plus de difficulté à admettre qu’ils subissent une pression qui les affecte, au regard des valeurs viriles qui leur ont été transmises. Majoritaires dans la classe, les filles ruminent ce résultat, un peu sombres. « Mais c’est aussi pour ça qu’on réussit mieux que vous », finit par dire l’une. Certes, mais à quel prix, ai-je envie d’ajouter.

L’enquête n’est pas terminée.

 Il y a encore des mises en commun à faire, des graphiques à produire, des synthèses à élaborer. Mais elle a atteint son principal objectif : mettre les élèves en activité, les pousser à se poser des questions et à prendre des initiatives, tout en facilitant une mise à distance, une réflexivité qui est la condition d’un travail efficace. Difficilement mesurables, ces acquis transversaux sont évidemment essentiels. Il est simplement dommage qu’il soit encore nécessaire d’argumenter pour en convaincre l’institution.

Dispositif

Une enquête quantitative nécessite un accès à une salle équipée d’ordinateurs, au moins un pour deux élèves, et d’un logiciel ad hoc. L’idéal est un logiciel de traitement d’enquête, mais ils sont souvent chers. Un tableur tel que Calc ou Excel fait l’affaire, mais sa manipulation est nettement plus lourde.

Une enquête se fait en plusieurs temps : définition du sujet, élaboration du questionnaire, administration du questionnaire, saisie des réponses, construction d’un fichier, exploitation du fichier. En général, je demande aux élèves de me rendre un compte-rendu d’enquête et nous publions une synthèse dans le journal du lycée.

L’auteur

Arnaud Parienty est professeur de SES en lycée en région parisienne. Il tient un blog d’actualité. Il a écrit School business : Comment l’argent dynamite le système éducatif, publié à La Découverte en 2015 et Précis d’Economie : Préparation aux épreuves d’économie des concours, Grands Repères, La découverte, à paraître en avril 2017.