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Souvenir de prof : des catalogues de jouets pour déconstruire les rôles féminins et masculins

L’étude des catalogues de jouets permet de mettre à jour la construction sociale des rôles attendus des hommes et des femmes dès l’enfance. Une séquence qui a marqué des générations d’élèves !

"La sociologie rappelle que l’individu n’est pas une entité close sur elle-même, qui porterait en elle tous les principes et toutes les raisons de son comportement. Par là, elle vient contrarier toutes les visions enchantées de l’Homme libre, autodéterminé et responsable. Elle met aussi en lumière la réalité des dissymétries, des inégalités, des rapports de domination et d’exploitation, de l’exercice du pouvoir et des processus de stigmatisation."
Bernard Lahire, Pour la sociologie, 2016.

La question que se pose tout enseignant de SES réside souvent dans les choix qu’il va faire pour contrarier cette fameuse vision enchantée de « l’homme libre » et quels supports il va utiliser en classe pour mener à bien cet exercice tout en traitant le programme. La socialisation, au programme de seconde et de première ES, donne l’occasion de transformer les élèves en sociologue en herbe tout en restant dans la classe. Et l’analyse des catalogues de jouets fournit un excellent support de cours pour mettre les élèves en activité. Elle permet une véritable ébullition intellectuelle, une mise en image des processus de socialisation à l’œuvre et conduit à rendre visible ce qui, auparavant, l’était finalement peu pour eux.

Le bleu supérieur au rose ?

Une semaine avant la séance, les élèves vont collecter dans les magasins des catalogues de jouets. L’activité commence par la description des jouets proposés aux filles et aux garçons, mais aussi des couleurs utilisées, et du vocabulaire employé (en groupe de deux ou trois).

Catalogue Auchan, Noël 2016

Catalogue Carrefour, Noël 2016

A ce stade, l’idée de stéréotype émerge, le rôle de la famille aussi et le vent de la révolte passe souvent du côté des filles ! Le fait qu’ils se soient chargés de la collecte des catalogues ne permet pas de penser qu’ils sont datés.

Puis on se penche sur les comportements attendus, les rôles proposés aux unes et aux autres,  ce qui permet de mettre en lumière la construction du genre masculin et féminin. Ainsi, le biologique souvent convoqué dans les explications des élèves apparaît comme dérisoire face à ce qui se déroule sous leurs yeux. La douceur, la force, par exemple, s’apparentent davantage à une construction sociale qu’à un attribut génétique. Les rôles proposés et les comportements associés se dessinent : aux femmes, le rôle de mère et de maîtresse de maison (l’intérieur), aux hommes, le rôle de chef de famille, pourvoyeur du revenu (l’extérieur).

Le masculin l’emporte-t-il toujours sur le féminin ?

La deuxième partie du cours est consacrée à l’étude de documents statistiques qui permet de montrer que malgré les changements de mentalité, dans la réalité, dans le quotidien, la répartition des rôles reste relativement traditionnelle et conforme aux attentes sociales. On peut directement se connecter au site de l’Observatoire des inégalités qui permet de dresser un panorama assez complet des inégalités homme/femme, toujours à l’œuvre (métiers genrés, comparaison salaire homme/femme, plafond de verre, répartition des tâches domestiques, représentation des femmes dans la vie politique).

Durée moyenne au cours d’une journée (du lundi au dimanche). France métropolitaine - Hommes et femmes ayant un emploi.
Source : Insee - Enquête emploi du temps 2009-2010 - © Observatoire des inégalités

Ainsi, les femmes consacrent près de 3h30 par jour au travail domestique, contre seulement 2h pour les hommes. Et les tâches effectuées sont très différentes : aux femmes, le ménage, la cuisine, le linge, les soins aux enfants ; aux hommes, le bricolage et le jardinage. 

Les élèves font ainsi le lien entre socialisation primaire au cours de l’enfance, étudiée via les catalogues de jouets, et inégalités de genre à l’âge adulte. En effet, le surcroit de tâches domestiques exercées par les femmes entraîne un moindre temps consacré au travail et aux loisirs. C’est l’une des origines des inégalités entre femmes et hommes sur le marché du travail, notamment des écarts de rémunération.

Ce qui est construit peut être déconstruit !

Puisque ces rôles sont construits lors de la socialisation, il n’y a pas de fatalité à leur reproduction et il est possible de contrecarrer ces processus producteurs d’inégalités entre femmes et hommes.

Le visionnage d’un court extrait du très bon documentaire « Bienvenue dans la vraie vie des femmes » (réalisé en 2009 par Virginie Lovisone et Agnès Poirier) permet de s’arrêter sur l’exemple de l’école maternelle en Suède. Il montre à quel point le chemin de la déconstruction reste compliqué. En effet, les institutrices tentent de déconstruire les stéréotypes associés au genre.  Les petites filles utilisent leurs muscles et travaillent la confiance en soi, les petits garçons apprennent à entrer en contact les uns avec les autres par la douceur. Après que nous avons travaillé sur les stéréotypes, le malaise est palpable dans la classe lorsqu’il s’agit de voir un petit garçon masser les pieds d’un autre, de manière à entrer en contact avec ses pairs de manière différente !

Des enseignes s’emparent également du sujet et proposent des catalogues non-genrés, montrant des garçons jouant avec des filles à la poupée comme au bricolage. Ces exemples permettent de montrer comment il est possible de briser la fatalité des rôles assignés aux garçons et aux filles dès l’enfance.

Conclusion optimiste : il n’y a pas de fatalité !

Au terme de ces activités, les élèves comprennent que les rôles attribués aux différents genres sont construits, et producteurs d’inégalités. En mettant à jour cette construction, cette activité (les catalogues de jouets) leur permet de déconstruire ces rôles, de choisir d’y être conforme ou pas (cette activité n’apprend pas aux filles à détester le rose !), et surtout de contrecarrer les mécanismes qui produisent des inégalités entre femmes et hommes.

En ce sens, comme souvent en Sciences économiques et sociales, la connaissance des mécanismes économiques et sociaux qui déterminent ou influencent nos comportements n’invite pas à sombrer dans le fatalisme. Bien au contraire, les élèves apprécient l’acquisition de connaissances qui leur font prendre conscience des raisons ou des causes qui influencent leurs actions, ce qui leur donne davantage de possibilités d’utiliser leur liberté. Comme l’énonçait avec clarté Pierre Bourdieu (Questions de sociologie, 1984) : « De même qu’elle dénaturalise, la sociologie défatalise » ! 

L’auteur

Patricia Morini est professeure de Sciences économiques et sociales au lycée Claude Monet (Paris 13e). Elle est co-secrétaire générale de l’APSES, chargée notamment de l’organisation des stages de formation pour les enseignants.

Pour aller plus loin...

ZEGAI Mona (2010), « Trente ans de catalogues de jouets : mouvances et permanences des catégories de genre », in Actes du colloque Enfance et cultures : regards des sciences humaines et sociales, sous la direction de Sylvie Octobre et Régine Sirota, Paris, 2010 : http://www.enfanceetcultures.culture.gouv.fr/actes/zegai.pdf

MOLENAT Xavier (2011), « Jouets : des catalogues plus que jamais en rose et bleu », Sciences Humaines, lundi 19 décembre 2011 (en ligne) : http://www.scienceshumaines.com/jouets-des-catalogues-plus-que-jamais-en-rose-et-bleu_fr_28286.html

Et aussi, sur un sujet proche, la croyance au Père Noël :

MERCKLE Pierre, "De bonnes raisons de croire au Père Noël", 23 décembre 2016 : http://pierremerckle.fr/2011/12/de-bonnes-raisons-de-croire-au-pere-noel/