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Ordonner la complexité du monde

A celles et ceux qui aiment « l’actualité » et « regarder ce qui est sous le tapis »

Dans mon lycée, à la fin des années 1990, les conseillères d’orientation présentaient la filière ES comme ouvrant les bras à celles et ceux qui aiment « l’actualité ». Il n’en fallut pas davantage pour me convaincre, malgré les remarques de certains enseignants ne jurant que par « l’excellence » de la filière scientifique. Le souvenir qui me revient est celui d’une rapide révélation. Famille, culture, école, et même comptabilité nationale : soudain, le lycée se mettait à parler du monde dans lequel nous vivions. Débuta alors un compagnonnage avec les sciences sociales en général et la sociologie en particulier dont je n’imaginais évidemment pas qu’il se poursuivrait pendant près de deux décennies.

Aujourd’hui, j’enseigne la sociologie à l’université. Pour une part, les étudiants qui suivent les enseignements de première année sont les lycéens qui composaient les classes de Terminale ES quelques mois plus tôt. D’autres arrivent en Licence de sociologie suite aux calculs des mystérieux algorithmes du système APB et n’ont pas cette première connaissance de la sociologie et de l’économie. Comme tous mes collègues, j’essaie de les convaincre de l’importance des sciences sociales.

Après avoir eu recours à un langage plus ou moins savant, laissant relativement dubitatifs les étudiants qui me font face, je finis par utiliser l’image suivante. Etudier les sciences sociales à l’université ou les SES au lycée, c’est bien sûr donner à voir le poids des régularités sociales, mais c’est aussi regarder ce qui est sous le tapis, ou ce qu’on préfère habituellement dissimuler derrière les lourdes tentures de « la vie en société » : ces imperfections, ces choses qui fonctionnent mal, voilà précisément ce qui constitue l’objet d’étude des sciences sociales. S’engager dans l’étude des SES, c’est avant tout apprendre à considérer les faits qui résistent, et qui par conséquent dérangent. Ce faisant, les sciences sociales renvoient les certitudes qui saturent trop souvent le débat public à ce qu’elles sont : des croyances issues de théories particulières, certes dominantes, mais qui n’en constituent pas pour autant des dogmes inaltérables. C’est sans doute pourquoi les SES sont si régulièrement attaquées et remises en cause.

La « fabrique » des citoyens

Beaucoup a été dit et écrit, à juste titre, sur le rôle des SES dans la « fabrique » des citoyens. Tout d’abord, elles arment les jeunes hommes et les jeunes femmes pour se repérer dans le monde social. Le point de vue des sciences sociales consiste à prendre en compte la complexité du monde et les SES permettent d’apprendre à ordonner a minima cette complexité. De la même manière, en déconstruisant les fausses évidences ou autres arguments d’autorité, ainsi qu’en donnant des outils permettant d’objectiver certains fragments de la réalité sociale, les SES permettent au jeune citoyen de prendre fermement position dans l’espace de la démocratie. « Peu importent les chiffres et les statistiques, la réalité est là ! », s’emportait un ancien président de la République, à court d’arguments, un soir de débat télévisé : quel plus beau plaidoyer pour les sciences sociales ? Mais surtout, en apprenant aux élèves à être attentifs aux régularités sociales, les SES contribuent à les délivrer du mythe selon lequel ils seraient les seuls responsables de leurs parcours, ce qui constitue une idéologie bien commode pour les vainqueurs, mais dévastatrice pour les vaincus. En réintroduisant le social là où tant d’autres voudraient l’invisibiliser, les sciences sociales donnent aux individus les clés d’une véritable émancipation.

Mais les SES ne sont pas qu’un regard sur le monde : à bien des égards, elles offrent des guides pour l’action. Depuis sa création, la filière économique et sociale a contribué à former des centaines de milliers de salariés et autres responsables qui à leur place, dans les domaines de la ville, de la culture, de l’éducation ou des affaires sociales consacrent leur vie professionnelle à maintenir debout des pans entiers de la société. Plus que jamais, nos sociétés ont besoin des sciences économiques et sociales.

L’auteur

Camille Peugny est maître de conférences en sociologie à l’université Paris 8. Né en 1981, il a passé un bac ES à la fin des années 1990, avant de s’orienter vers des études en sociologie à Sc Po Paris. 

Ses travaux portent sur la mobilité sociale et les inégalités. Il publié notamment Le destin au berceau. Inégalités et reproduction sociale (Le Seuil, La République des idées, 2013 - 128 p.) et Le déclassement (Grasset, coll. Mondes vécus, 2009, 179 p.).

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