Facebook  Twitter

Les SES et moi : Rachel Khan, management d’organisations culturelles, écrivaine, comédienne

Pourquoi avez-vous choisi de faire des SES ?

J’avais autour de 15 ans. Difficile de s’engager dans une filière à cette période, en pleine définition de soi-même, et encore plus compliqué de s’engager dans une voie prédéfini pour se marier à la vie, à la mort, avec son avenir.

Dès lors, je pense que ce choix est né d’une intuition plus que d’une volonté consciente.Je trouvais dans la section SES un équilibre évident et une transversalité des matières qui étaient fondamentales pour ma construction. Une transmission des connaissances par de multiples aspects, différentes dimensions : historique, politique, géographique, juridique, mathématique, sociale et sociétale…

Je me souviens m’être dit à moi même « qui peut le plus, peut le moins » et cette diversité de prismes était pour moi la meilleure façon de m’enrichir d’un savoir complet.  En somme, ni discriminer, ni privilégier plus une matière qu’une autre... Au fond, je crois que j’avais ce besoin, peut-être du fait de mes origines, de mon ADN et de mon histoire mélangées d’appréhender les choses et les connaissances qui en découlent tant d’un point de vu macro que micro … « Les grandes et les petites choses » déjà en gestation.

J’avais aussi une nécessité de ne pas m’enfermer dans une pensée, un secteur, un seul mode de fonctionnement…certainement au regard de ce que je suis « métisse » de ne pas me retrouver dans une case « littéraire » ou « scientifique ». A cette époque j’étais athlète de haut niveau en prise avec le réel dans la « communauté » sportive et les SES me semblaient avoir un aspect moins « caricatural » que les autres filières et me permettait d’envisager mon avenir de manière plus sereine, concrète, en ouvrant le champ des possibles.

Cette complétude je ne la retrouvais pas dans les autres formations.  Je me suis, dès lors, engagée dans les SES et ne le regrette pas. Au fil des années, j’ai compris que cet enseignement ma littéralement permis de m’accomplir dans une diversité certes, mais surtout dans ma singularité, à force de solliciter et d’interroger une multitude de disciplines que seules les sciences économiques et sociales comprennent en leur sein.

Un moment qui vous a marqué au cours de cette formation ?

Différentes moments restent encore très présents dans mon esprit.

Tout d’abord, et c’était le plus important à cette période, j’adorais ma classe. Nous avions tous des profils différents, des caractères déjà bien marqués  et pourtant nous nous retrouvions sur le fondement commun, d’une envie d’apprendre le monde par le biais des sciences économiques et sociales. Nous étions fiers d’être moins classiques que les camarades des autres disciplines ! 

Ensuite, j’ai été frappé de la transversalité des cours qui allaient bien au-delà que ce que je pouvais imaginer. Pour la première fois dans toute ma scolarité, je découvrais différents courants de pensée le Marxisme, le Keynésianisme jusqu’à l’ultra libéralisme, tous contradictoires et pourtant tous tournés vers les mêmes objectifs de réalisation de l’humain ou/et de la société.

Ce qui était frappant dans ce cours c’était de pourvoir comprendre les différentes manières de penser l’économique sans passion, sans affect. Dès lors, nous pouvions argumenter en faveur d’une école ou de l’autre avec des bases solides sans forcement y croire, ou à l’inverse en en étant absolument convaincu. Déjà des rôles ! En classe, de débat, en débat, c’est finalement la découverte de ma propre pensée qui émergeait, donc de moi-même.

Je me souviens de ce moment troublant, notamment parce que mon voisin (qui est toujours mon ami) s’affirmait comme libéral et moi plutôt en keynésienne déterminée vers plus de justice sociale. Avec nos deux caractères forts les conversations vives se poursuivaient entre nous jusqu’à ce que le prof réussisse à nous faire taire. En sortant du cours, on ne se parlait plus, au moins pendant deux heures. Mais à la fin de la journée j’étais contente d’avoir tenue tête à mon camarade que je nommais ouvertement  «le PDG », surnom qu’il ne quitte plus depuis 25 ans !!

Il m’est impossible de me circonscrire à un seul moment marquant durant cette formation. La découverte d’un univers poétique malgré le « sérieux » des concepts économiques me frappe encore. Les métaphores s’inscrivent dans l’esprit permettant de retenir et de métaboliser ce que les économistes ont voulu faire comprendre avec précision.  Quoi de plus délicat que « la main invisible », de plus reptilien que le « serpent monétaire », quoi de plus rebelle, finalement, que « le laisser-faire, laisser passer », de plus indigné que « la propriété c’est du vol »…   Actrice aujourd’hui, j’ai toujours eu une passion pour les images surtout si derrière les sujets à défendre sont complexes.

Un autre moment marquant de cette formation concernait les sciences sociales, avec un travail spécifique sur les rumeurs. Pourquoi naissent-elle, comment et jusqu’où vont elles ? C’était passionnant de se voir transmettre l’analyse de ce phénomène social inhérent à toute communauté quelle soit grande ou plus petite, comme à l’échelle d’un lycée par exemple.  Le fait de réaliser que les sciences économiques et sociales s’imposent à notre vie de tous les jours, donnait d’autant plus de poids à la formation à mesure que je la découvrais. 

Aujourd’hui, les SES, c’est quoi pour vous ?

Après six années de droit public (une maîtrise en droit européen, un DESS droit de l’homme et droit humanitaire, un DEA en droit international avec des travaux de recherche relatifs aux interactions entre l’OMC et les droits fondamentaux) et 13 ans passés au sein de cabinet politique (dans une municipalité puis à l’échelle régionale sur l’aménagement du territoire, puis les politiques culturelles), je réalise l’atout majeur de cette formation.

Les SES sont une base fondamentale pour s’inscrire dans la construction d’une pensée en mouvement, d’une adaptabilité  des principes en vue de construire une robustesse sociale, économique, culturelle, environnementale, territoriale… Elles permettent de réfléchir sur la manière de rebattre les cartes pour repenser en permanence un monde nouveau dans lequel des interactions positives, entre le social et l’économie, sont possibles, où l’homme et la collectivité sont au centre sans forcement s’affronter.

Elles offrent des repères essentiels et une structure mentale solide pour appréhender les problématiques contemporaines majeures : du libre-échange, au développement durable en passant par les questions géopolitiques ou d’égalité entre les femmes et les hommes.

Elles permettent de regarder le monde autrement, son pays autrement, sa ville autrement, sa rue autrement et même son foyer autrement.

A l’heure ou notre société et en perte de sens ou de « bon sens » cette formation permet de revenir à des logiques humaines. Elle offre les fondamentaux essentiels pour imaginer de nouvelles notions  ou options nécessaires pour la pensée politique dont nous avons crucialement besoin aujourd’hui.

En pleine révolution numérique où la valeur du travail n’est plus reconnue, où la créativité n’est plus respectée où nous produisons plus de pauvreté que de richesse, où les burn out, les inégalités, les boat people, les catastrophes climatiques masquées par nos selfies clinquants deviennent un quotidien auquel nous devrions nous faire, les sciences économiques et sociales restent un garde fou majeur. 

Il s’agit de transmettre aux jeunes générations les moyens de s’inscrire dans la recherche permanente d’une économie renouvelée, adaptée aux problématiques contemporaines et de trouver en conséquence un modèle social pertinent.

Les sciences économiques et sociales sont une quête permanente, c’est ce qui fait leur force et impose, dès lors, un devoir d’humilité à la hauteur des enjeux qui sont les nôtres. Voilà l’importance des SES qui mérite d’être souligner pour leurs 50 ans. 

Mais, si j’ai beaucoup parlé du fond des sciences économiques et sociales, de cette formation riche et sui generis, je ne peux conclure sans un mot sur la forme des enseignements que j’ai eu la chance de recevoir. En effet, si j’ai passé toutes ces années à travailler de près ou de loin autour de ces questions, c’est bien évidemment, aussi, parce que le professeur, qui m’a donné les clefs pour aborder ses sujets, est lui même un passeur de savoir incroyable. Je tiens ici à remercier mon professeur Thierry Rogel pour ses enseignements à la « valeur ajoutée » indéniable.

L’auteur

Directrice de la Galerie Causette, un espace culturel lié au magazine Causette

Née en 1976 d’un père gambien, professeur d’anglais à l’université, et d’une mère libraire, française, d’origine juive polonaise, Rachel Khan est auteure d’un premier roman inspiré de ce parcours entre plusieurs cultures : Les grandes et les petites choses (Anne Carrière, 2016).

Athlète de haut niveau, elle a été, en 1991, championne de France du 60 mètres en salle, puis vice-championne de France du 80 mètres. En 1993, elle a intégré l’équipe de France et a gagné en 1995 le championnat de France du 4x100 mètres.

Après un baccalauréat B, elle poursuit des études de droit (DESS droits de l’homme, droit humanitaire, DEA de droit international à Paris II Assas), et intégre en 2009 le cabinet de Jean-Paul Huchon en tant que conseillère à la culture, avant de prendre ses fonctions actuelles à la Galerie Causette.

Parallèlement, elle poursuit une carrière d’actrice. Son dernier film, Lampedusa (réalisé par Marco Pontecorvo), a été diffusé en mars 2016 par la Raï Uno.