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Qui sont les idéologues ? L’éternel retour !

Robert Jammes était président de l’Association des professeurs de SES en 1980, quand le rapport Bourdin préconisait de recentrer les SES sur la seule économie et de fusionner cet enseignement avec l’économie-gestion. Il a donc été en première ligne avec l’APSES pour "se battre pour un adjectif" : ce "et sociales" qui donne leur spécificité aux SES et qui a tant contribué à leur réussite auprès des élèves, mais qu’il faut encore aujourd’hui défendre contre les attaques de lobbyistes patronaux.

L’acharnement idéologique d’une partie de la droite française mais surtout de la partie la plus conservatrice du grand patronat contre les sciences économiques et sociales ne cessera donc jamais. Pour eux le catéchisme libéral est la seule « science économique » à enseigner aux jeunes lycéens. Tout le reste est endoctrinement et « porteur d’une vision globalement pessimiste de l’évolution des sociétés et de l’économie » comme l’indique l’un des intervenants au colloque organisé ce lundi 30 janvier 2017 par l’Académie des Sciences morales et politiques présidée par Michel Pébereau (voir photo ci-dessous).

Haro sur l’esprit critique !

Il faudrait selon certains d’entre eux cesser de parler des classes sociales. Cela n’existe plus c’est bien connu. Effacer toute référence à Marx de près ou de loin. Au-delà, ne pas traiter des aspects sociologiques, oublier tout ce qui constitue aujourd’hui comme hier la chair, la vie des acteurs économiques et sociaux, les conflits, les crises, les intérêts opposés, les désastres écologiques, les différents modes d’organisation de nos sociétés, le cœur de la citoyenneté quoi !

L’esprit critique dont on pensait depuis Platon qu’il était la base même de l’éducation, point trop n’en faut. La science économique, dont beaucoup doutent qu’elle soit une science, doit être pure de tous ces apports polluants. De toute façon pensent ces bons esprits les lycéens sont trop jeunes pour comprendre toutes ces interrelations entre économie et société, et pour percevoir qu’il ya des politiques économiques et sociales qui peuvent être différentes, qui peuvent être choisies ou récusées, avoir telle ou telle conséquence.

L’entreprise de purification idéologique se développe comme toujours de façon éruptive à l’approche des élections, avant et après. En général à ces autodafés symboliques et souvent sarcastiques (on y ricane beaucoup) sont convoqués quelques économistes ou universitaires bien vus dans cette mouvance, quelques chefs d’entreprise ou banquiers. Bien entendu rarement pour ne pas dire jamais des praticiens, des enseignants, des chercheurs en sciences sociales ou en pédagogie, des syndicalistes, bref tous ceux dont on pourrait craindre qu’ils ne chantent pas en chœur les louanges du libéralisme et du marché.

Est-il normal en définitive que des lobbys patronaux et ou politiques entreprennent de peser sur la définition-même d’un enseignement, sur les programmes ? Sur le conseil supérieur des programmes, composé d’experts indépendants, dont la légitimité devrait être mieux reconnue. Faudra-t il un jour livrer les contenus de toutes les disciplines (la chimie, les sciences de la vie et de la terre et d’autres encore) en pâture pour examen et imprimatur aux représentants des intérêts privés avant que le parlement puisse s’en saisir ?

« Et sociales », nous nous sommes battus pour cet adjectif en 1980

En réalité l’abcès de fixation des contempteurs de l’enseignement de sciences économiques et sociales est sur le mot « social ». Déjà en 1980, il y a trente-six ans, « nous nous battions pour un adjectif ». Le gouvernement de l’époque voulait sous l’influence des mêmes inspirateurs, à la faveur d’une extension possible à toutes les classes de secondes, éradiquer tout ce qui relevait de l’analyse sociologique, des aspects et des contextes sociaux, tout le pluridisciplinaire qui fut la grande innovation conçue par Marcel Roncayolo, Guy Palmade et Louis Bergeron.

En termes de communication « nous nous battons pour un adjectif », notre devise, inscrite en tête de nos défilés (voir photo ci-dessous), c’était un peu bizarre, mais c’était pas mal. Cela "interpellait" comme on dit, et on voyait vite qu’il ne s’agissait pas d’une revendication grammaticale ou syntaxique mais d’une revendication fondamentale solidement établie sur le plan épistémologique et pédagogique. L’intelligence collective des animateurs de l’APSES permit au prix d’une vraie bataille de nous faire entendre du gouvernement de Raymond Barre et de son ministre de l’Education Nationale Christian Beullac qui était l’ancien Directeur général de Renault.

 

 

Qu’avons-nous fait ? Au sein de l’APSES, notre association de spécialistes, nous avons analysé le rapport ministériel qui avait été confié au recteur Bourdin, les présupposés et la portée des propositions de celui-ci. Nous avons fait connaître les enjeux de cette affaire à la communauté des universitaires et des chercheurs, aux organismes producteurs de données et d’analyses comme l’INSEE et l’INED, mais aussi aux autres associations de spécialistes, aux syndicats d’enseignants, aux centrales ouvrières, à certains chefs d’entreprises parmi les plus prestigieux qui ont pris notre défense au plus haut niveau de la République, aux partis politiques enfin qui ont bien voulu nous entendre .

Ce travail de mobilisation donna lieu notamment à une pétition réunissant les grandes signatures dans le domaine des sciences sociales (dont économiques bien sûr) parue dans la presse nationale, à de nombreux articles, à une grève des enseignants de sciences économiques et sociales portée par l’APSES et soutenue par le SNES et leLE SGEN CFDT. Nous organisâmes deux colloques, à la Bourse du travail et au Musée Social, auxquels prirent part les plus illustres économistes et sociologues de l’époque. Le président que j’étais fut avec une petite délégation reçu longuement par le ministre Christian Beullac qui ne manquait pas d’humour puisqu’il m’accueillit en s’exclamant : « Combien êtes vous ? Un million ? Je reçois tous les jours des lettres, des protestations, des interventions de tous les côtés, de tous les horizons ».

Là-dessus il me demanda de bien vouloir participer aux travaux d’une commission d’une trentaine de membres, présidée par le professeur Mercillon qui devait faire le point et reconsidérer la réforme envisagée . C’est peu dire que l’APSES n’avait pas que des amis dans ladite commission. Celle-ci se réunit pendant plusieurs mois tous les jeudis à la Sorbonne.

J’avais parfois l’impression d’être un petit taureau dans l’arène, où les sarcasmes parfois s’échappaient pour stigmatiser tel ou tel membre de phrase d’une publication, d’un manuel scolaire ou d’une revue destinée à l’enseignement de SES. Le combat fut rude. Je résistais grâce à la présence dans la commission du doyen de notre inspection générale Guy Palmade, très estimé de la grande majorité des profs, aux amitiés intellectuelles que je parvins à nouer dans ce cénacle, à la sagesse finale du président Mercillon. Je résistais surtout grâce aux conseils judicieux d’Henri Lanta, qui joua un rôle fondateur dans la mise en place de cet enseignement, au travail inlassable de mes collègues du bureau de l’APSES, au soutien sans faille des collègues professeurs de SES, de toute notre communauté mobilisée comme un seul homme autour d’objectifs pédagogiques plus qu’honorables, élaborés dans les stages de Sèvres. Nous pratiquions tous le travail collaboratif avant l’heure, échangions nos expériences, nos dossiers, nos films. Nous croyions dur comme fer à notre métier, qui nous passionnait. Nous avons dans ce combat obtenu l’essentiel : la généralisation de l’enseignement économique et social en classe de seconde (jusqu’en 1993), même si certains ont pu regretter que ce soit avec un horaire restreint.

Pérenniser et promouvoir les SES aujourd’hui

Aujourd’hui, il nous reste à espérer qu’au-delà des péripéties des années précédentes, qui ont parfois et à nouveau porté de mauvais coups à cet enseignement, les sciences économiques et sociales conservent cette identité originelle que certains à l’étranger nous envient. Il y va de la compréhension des réalités économiques et sociales et, n’en déplaise à certains, de l’éducation à la citoyenneté, de l’apprentissage de la laïcité et du développement de l’esprit critique indispensables dans nos démocraties numérisées et googleisées.

On peut améliorer, innover, actualiser, mais de grâce que la guerre soit finie ! Hélas, depuis 1993, les SES sont redevenues optionnelles en seconde, avec un horaire encore plus faible depuis 2010 (1h30 par semaine). Plutôt que de remettre en question cet enseignement qui a fait ses preuves depuis 50 ans, il est plus que jamais nécessaire de le généraliser en seconde avec un horaire à la hauteur de cette ambition démocratique.

L’auteur

Robert Jammes a été professeur de SES de 1972 à 1982, et président de l’Association des professeurs de SES de 1975 à 1981. A ce titre, il a joué un rôle important dans la mobilisation de 1980 contre le rapport Bourdin et pour le maintien d’un enseignement croisant l’économie avec d’autres sciences sociales. Il a été auteur ou coauteur de nombreux manuels scolaires et ouvrages de vulgarisation en sciences sociales.

Il a ensuite exercé des fonctions au Centre National de Documentation Pédagogique (chef de département, puis directeur général adjoint) de 1982 à 2002, avant de devenir Inspecteur général de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche de 2002 à 2007.