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Souvenir de prof : se frotter aux figures du pouvoir

Gérard Grosse revient sur les dispositifs qu’il a mis en place dans les années 2000 pour permettre aux élèves de mieux comprendre les figures et les lieux du pouvoir, en analysant les images, en visitant certains lieux et en rencontrant certains acteurs du pouvoir, au niveau national et local. L’apprentissage d’une démarche ethnologique pour comprendre le pouvoir et ses incarnations.

Le double mérite de l’option science politique dans les années 2000

Aux débuts des années 2000 existait en classe de première ES une option de deux heures hebdomadaire de science politique qui avait un double mérite. D’abord, les effectifs y étaient souvent réduits, du moins inférieurs à ceux d’une classe entière, situation favorable tant pour la santé de l’enseignant que pour l’apprentissage des élèves. Ensuite, quoique qu’il existât un programme, et même très ambitieux en matière de contenus, une assez grande liberté était possible dans son traitement. En effet, aucune option n’avait de continuité en terminale et, officiellement du moins, l’option suivie en première ne constituait pas un pré-requis pour la spécialité de terminale.

C’est ainsi que j’ai fait le choix de laisser une large place à l’étude, avec les élèves, des « figures du pouvoir », dans une perspective plutôt ethnologique, sorte de fil rouge au long de l’année. Je voudrais revenir sur trois moments de cette démarche.

Etudier les photos officielles des présidents de la Vème République

D’abord, étudier les photos officielles des présidents de la Vème république. La façon dont ils choisissent de se mettre en scène, le décor et la posture, informent sur l’image que les plus hauts représentants du pouvoir politique en France veulent donner d’eux-mêmes et du pouvoir qu’ils incarnent. Pompidou est le décalque de De Gaulle : pose hiératique, habit, collier de commandeur de la légion d’honneur, devant une bibliothèque chargée de livres anciens. Mitterrand assume la filiation gaulliste avec la même bibliothèque, mais, plus simple, en costume, assis livre ouvert. Tandis que Giscard se débarrasse des autres symboles pour ne conserver que le drapeau tricolore, qui se fait tout petit et lointain avec Chirac qui choisit de poser à l’air, dans les jardins de l’Elysée. Le même exercice aujourd’hui permettrait d’y adjoindre les photos de Sarkozy et Hollande, le premier très gaullo-pompidolien (sauf l’ajout du drapeau européen), le second carrément chiraquien.

Examiner le fonctionnement de deux assemblées


Ensuite, examiner le fonctionnement de deux assemblées, l’Assemblée Nationale et le Conseil de Paris. Á chaque fois, nous avons visité les lieux chargés (et plutôt lourdement !) de décorations somptueuses et de symboles superposés (grecs, royaux et républicains à l’Assemblée Nationale) et organisés par des rites qui, en instituant respect et distance, visent à conférer un caractère sacré aux institutions républicaines. Nous avons assisté aussi à des délibérations, assez ternes à l’Assemblée Nationale plutôt houleuses au Conseil de Paris. La visite à l’Assemblée Nationale avait été précédée de la lecture d’extraits du livre de Marc Abelès, Un ethnologue à l’Assemblée (2000), qui avaient affuté le regard ethnologique des élèves.

Comme lors de la traditionnelle visite au Palais de Justice, les élèves ont été frappés par les aspects pompeux des décors et poussiéreux des procédures, par le mélange de connivence et de violence des débats ainsi que par l’uniformité apparente du personnel politique : de vieux mâles blancs en costume sombre.

Instructives et formatrices, ces visites n’ont pas forcément contribué à rehausser l’image du fonctionnement des institutions. Ainsi, constater qu’une loi comme celle de 2004 sur le port du foulard à l’école est débattue par quelques vieillards endormis dans une salle aux quatre-cinquième vide est peu engageant, mais permet d’expliquer ensuite le rôle du travail en commission… et des discussions de couloir.

A l’abri derrière des portes capitonnées

Le dernier « moment » sur lequel je voudrais revenir a été marqué par deux visites, concernant deux échelons du pouvoir. Nous avons été reçus, une année, par un membre du cabinet du premier ministre d’alors, Jean-Pierre Raffarin, en charge des questions d’éducation, qui se trouvait être un ancien inspecteur général de SES, Michel Roger. Il nous a reçus, en face de Matignon, dans un hôtel particulier, ancienne résidence de Louis Aragon. Accueil aimable, conseiller répondant bien volontiers aux questions préparées par les élèves (sur le rôle du cabinet et sur plusieurs questions d’actualité liées à la formation et l’éducation), qui en sont ressortis séduits. Mais néanmoins interloqués : c’est donc dans ces lieux prestigieux mais fanés, qui semblent tellement « en dehors » du monde réel, que s’élaborent les politiques qui nous gouvernent !

Deuxième réception, par le maire du 8ème arrondissement de paris, celui-là même dont parle Nicolas Jounin dès l’introduction du récent Voyage de classes (2014). M. Lejoly (je vais l’appeler comme le fait Nicolas Jounin) connaissait le lycée au conseil d’administration duquel il participait régulièrement, en y défendant les positions d’une droite qu’on dirait aujourd’hui décomplexée. Il avait dû considérer comme son devoir de nous accorder cet entretien, mais l’impression faite sur les élèves a été beaucoup moins favorable qu’au cabinet du Premier ministre : l’agacement manifeste devant certaines questions, la brutalité des formulations et des prises de position [bien des années plus tard, toujours maire, il se fera remarquer pour ses propos homophobes] ont défavorablement impressionné les élèves.

En matière de moulures, d’ors et de symboles, la mairie d’arrondissement n’est pas en reste. Néanmoins, elle est plus en prise sur le monde réel : personnels et usagers y circulent, des questions de la vie quotidienne s’y posent, même si, 8ème oblige, c’est de façon plus euphémisée que dans d’autres arrondissements. Et puis la sphère d’activité du maire est à l’abri derrière des portes capitonnées.

Développer ce « regard éloigné »

Ces épisodes datent maintenant de plus de dix ans. Les détails se sont effacés, mais reste le souvenir d’avoir fait se rencontrer pour un temps le monde de l’école et le monde politique et d’avoir partagé avec les élèves une expérience finalement assez rare, se retrouver confrontés avec les décors du pouvoir et les rites qui l’accompagnent. Et d’avoir favorisé par ces visites et ces entretiens, les questionnements sur un monde exotique et, peut-être inciter certains à développer ce « regard éloigné » sur le monde social, condition de sa compréhension.

Je me demande si les conditions d’enseignement des SES qui sont celles d’aujourd’hui (programmes, horaires, effectifs de classe) permettent de tels espaces de liberté et de formation intellectuelle pour les élèves.

L’auteur

Gérard Grosse a été professeur de Sciences économiques et sociales de 1971 à 2008. Il a joué également un rôle important dans la formation des enseignants et la réflexion pédagogique.